Justice: de la plainte à la conscience

Tout d’abord, vous dire d’où je parle. Magistrat durant 18 ans, chef de corps durant 5 ans, j’ai occupé un certain nombre de fonctions dans l’institution judiciaire. Démissionnaire depuis quelques mois, j’ai pris le temps de poser un regard sur mon expérience personnelle mais aussi sur l’institution dans son ensemble. En partageant mes réflexions, mon intention consiste à nourrir le débat dans la perspective, peut-être illusoire, d’un meilleur fonctionnement de l’institution, au service de la collectivité.

Parmi les évidences qui me sont apparues durant ma carrière et qui me semblent aujourd’hui plus claires encore, la première a trait aux plaintes incessantes de membres de l’institution qui s’expriment dans les médias et à l’intérieur même de l’institution. Ces magistrats sont de grands plaignants, et cela agace manifestement leurs interlocuteurs, surtout politiques. Manque de magistrats, de personnel, de bâtiments, d’outils informatiques, d’imprimantes puis de papier pour les imprimantes, etc… La seule chose qui ne manque pas, ce sont les raisons de se plaindre.

Loin de prétendre que ces plaintes soient sans fondement, je m’interroge sur ce qu’elles expriment réellement de l’institution. Une grille de lecture intéressante de cette question peut être trouvée chez KARPMAN (1) en assimilant, de manière certes audacieuse et discutable, l’institution à une personne. Il me semble en effet que l’institution judiciaire adopte volontiers la position de la victime dans le triangle dramatique (BOURREAU-VICTIME-SAUVEUR). La victime pleure sur son sort et veut à tout prix attirer la commisération, appelant à l’intervention d’un sauveur. Inconsciemment, si l’on suit KARPMAN, elle ne nourrit toutefois aucun véritable espoir ni désir de sortir de sa position, dans laquelle elle se sent bien.

Imaginons en effet que les appels incessants de l’institution à davantage de moyens soient entendus, imaginons qu’un jour elle dispose de toutes les ressources qu’elle souhaite obtenir (où est la limite…?). Que se passerait-il? Qu’aurait-elle à perdre?

Sortir de sa position de victime, c’est faire face à ses propres manquements et regarder honnêtement ce qui, dans nos comportements, contribue à ce que que nous soyons traités ainsi par les autres. Qu’a fait la justice pour contribuer à être méprisée par ses pourvoyeurs de fonds? La réponse -facile- consiste à dire que les politiques ont peur d’une justice indépendante et que lui couper les ailes constitue le meilleur moyen de la museler. Vu le faible nombre de dossiers politico-financiers et surtout les peines très symboliques (quand il y en a) auxquelles ils aboutissent souvent, je ne suis pas convaincu que les politiques aient réellement peur de la justice. D’aucuns aiment à se convaincre du contraire mais j’en doute… Mais l’essentiel consiste ici à prendre conscience de ce que cette accusation envers les politiques revient une fois encore à ne rechercher de responsabilités qu’à l’extérieur, sans se regarder soi-même.

Se plaindre perpétuellement constitue donc la meilleure manière d’échapper à ce questionnement, en maintenant aussi le politique dans sa situation de bourreau (mais parfois aussi de sauveur, surtout à l’approche des élections ou s’il s’agit d’un parti d’opposition, autrement dit, quand ça n’engage à rien). A contrario, cela démontre me semble-t-il que pour sortir du triangle dramatique, il n’est nullement nécessaire de recevoir des moyens nouveaux. Bien au contraire, si l’institution décidait consciemment de quitter sa posture de victime (largement consentante), elle pourrait espérer provoquer une réaction, non pas d’un sauveur ou d’un persécuteur, mais bien d’interlocuteurs adultes et raisonnables, y compris au sein du monde politique.

Le chemin pour abandonner cette posture consiste notamment à déterminer et exprimer ce que l’institution judiciaire prétend apporter au monde. En définitive, la première question n’est-elle pas : quelle contribution apporte-t-elle à la vie en société et qu’aurait-on à gagner en lui donnant plus de moyens? Plus de magistrats, plus de jugements, plus de processus, plus de dossiers, c’est certain mais … plus de Justice?

Actuellement, l’institution judiciaire peine à exprimer une véritable vision. Tout au plus est-elle capable de produire des objectifs quantitatifs, et encore. Elle ne se donne même pas les moyens de mesurer s’ils sont véritablement atteints. A ce sujet, elle est d’ailleurs en proie à des querelles intestines qui opposent aux deux extrêmes les « anciens », qui prétendent que la valeur de leur métier ne se prête pas à une quantification de boutiquier, et les « modernes » qui se croient tels parce qu’ils utilisent des méthodes de management datant pourtant des années 80, voire plus anciennes encore. Le travail sur la vision impliquerait une oeuvre collective, et donc presque contre-nature, mobilisant tant les membres du siège que du parquet. Or, ces deux piliers se voient le plus souvent comme adversaires dans la course effrénée à la plus grosse part du maigre gâteau qui leur est offert. Tout cela se sait, se sent. Tant en dehors qu’au sein de l’institution judiciaire. Cela ne suscite sans doute pas un grand enthousiasme à l’idée de lui conférer plus de moyens! Et surtout cela ne pose pas l’institution en interlocuteur crédible.

Lors d’un séminaire sur les « contrats de gestion », que l’on prétend imposer à l’institution judiciaire pour la « moderniser », j’avais soulevé cette question en indiquant qu’à mon sens, il n’était pas possible de s’engager à poursuivre des objectifs qui ne découlaient pas d’une vision globale. C’est du reste ce que l’on enseigne dans les écoles de management (même si l’on y confond souvent vision et stratégie… mais c’est un autre débat). Les réponses à ma question furent affligeantes: finalement, la vision, ce n’est pas indispensable… Et lorsque le débat porta sur le point de savoir qui devait élaborer cette vision, les magistrats unanimes ont scandé que cela relevait de leurs prérogatives, et certainement pas du politique, comme si la justice leur appartenait. En attendant, rien n’émerge…. Il n’existe aucun document commun à l’institution judiciaire décrivant une véritable vision globale à l’aune de laquelle une stratégie pourrait être déclinée.

Je pense pour ma part que, pour paraphraser Clémenceau, la justice est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls magistrats. A quand un Ministre de la Justice, un magistrat, un député pour prendre l’initiative d’exposer une vision et organiser un large débat sur ce thème?

Le propre d’une institution séculaire n’est sans doute pas une propension pour le questionnement profond sur elle-même. Peut-être en a-t-elle peur?

Et pourtant, l’institution ne manque pas de ressources externes (la littérature abonde sur ce sujet) ni internes. De nombreux magistrats et membres du personnel administratif s’interrogent également sur le sens de leur action et débordent d’enthousiasme et de motivation, … qui finissent souvent en désengagement, en burn-out, voire en démission, au sens propre comme au sens figuré. La seule réponse qui puisse leur être apportée consiste-t-elle à en rendre responsable le « manque de moyens » ou, pire, leurs propres manquements?

Voyant désormais les événements de l’extérieur, je suis davantage convaincu encore que ce travail d’émergence d’une vision porteuse de sens constitue la seule voie vers une véritable justice consciente d’elle-même, dotée de moyens adéquats.

(1) Voy. p. ex. B. RAQUIN, Sortir du triangle dramatique: ni persécuteur ni victime ni sauveteur, Jouvence, Saint-Julien-en Genevois, 2014, 94 p.

Coaching, maïeutique et εἰρωνεία

Intuitivement, mes souvenirs anciens de mes cours de Grec m’ont amené à faire le lien entre la technique du coaching et la pratique socratique de la maïeutique.  J’ai constaté que, bien entendu, beaucoup avaient opéré ce rapprochement avant moi – parfois de manière profonde, parfois caricaturale aussi. Je partage avec vous quelques réflexions sur ce thème sans prétendre l’épuiser.

La maïeutique se définit généralement comme une méthode de questionnement d’un individu destinée à faire émerger une connaissance qu’il a en lui mais dont il n’a pas conscience.  Le questionnement vise en premier lieu à susciter le doute dans l’esprit de son interlocuteur en éprouvant ce qu’il croit savoir.  En effet, s’il est convaincu qu’il détient un savoir, il sera peu enclin à s’ouvrir au questionnement véritable.  Or, le citoyen de l’Athènes antique, tout comme le client du coach, sait en tout cas une chose : la vie qu’il mène lui pose des difficultés et il n’aperçoit pas de solutions.  Il est disposé à effectuer une démarche vers un tiers  (Socrate ou un coach plus modeste) mais il est encore enfermé dans des certitudes, le plus souvent inconscientes.  La démarche socratique, comme celle du coach, va dès lors viser à faire émerger le doute en lui; en coaching, on dira que l’on s’attache à ramollir ses croyances limitantes. La démarche du coach consiste en un questionnement invitant le client à comprendre, relativiser et bousculer ces croyances pour prendre conscience de leur statut de croyance – et non de vérités intangibles. Une fois cette démarche entreprise, l’espace est alors ouvert pour accueillir d’autres croyances, libératrices celles-ci.

Mais ces nouvelles croyances appartiennent tout entières au coaché. Et c’est là un autre point commun entre la maïeutique et la démarche du coaching.  Le questionnement ne vise pas à amener son interlocuteur à prendre conscience d’une vérité que le coach ou le philosophe détiendrait.  Il a pour but de lui permettre de découvrir en lui les solutions à ses difficultés. Le coach ignore tout de ce qui va émerger, même s’il est évident que l’expérience lui permet de dégager certaines récurrences.

A cet égard, la lecture de certains dialogues socratiques peut éveiller un soupçon de manipulation : Socrate éveille-t-il la conscience de son interlocuteur ou l’amène-t-il à se rallier à sa propre conception du monde?  C’est à ce stade qu’entre en jeu l’εἰρωνεία, que traduit très imparfaitement le terme français « ironie », et qui signifie le fait de feindre l’ignorance.  Socrate maniait l’εἰρωνεία  comme un support de son questionnement: il connaissait les réponses aux questions qu’il posait et interrogeait son interlocuteur jusqu’à l’amener à la conclusion qu’il considérait lui-même comme juste.

S’il est adéquat pour le coach de pratiquer la maïeutique, il doit sans doute se montrer circonspect dans le recours à l’εἰρωνεία. En effet, le piège qui attend le coach consiste à vouloir imposer son savoir – ou du moins ce qu’il croit savoir – à son client.  La première vigilance pour le coach, s’il souhaite se maintenir dans sa posture, doit donc se porter sur cette tendance, pour une part inconsciente, à désirer amener son client à partager la solution que le coach entrevoit à ses problèmes.  L’ego du coach peut en effet subrepticement insuffler de l’induction dans son questionnement.  Or la véritable progression du client consiste pour lui à prendre conscience de ses compétences et ressources propres, et non de voir à quel point son coach est empli de sagesse ! La conscience que le coach a de ses propres croyances constitue sans doute un outil au service de sa vigilance contre cette tendance.

Certains commentateurs de Socrate ont décrit la maïeutique comme un exercice d’humilité.  Non sans une certaine ambiguïté, Socrate mettait lui-même en avant le fait que son véritable apprentissage avait été de savoir qu’il ne savait pas, à la différence de ses grands ennemis les sophistes qui, à ses yeux, étaient ignorants mais convaincus de leur sagesse.

Il n’en va pas différemment du coach: l’une de ses grandes qualités sera de partir de l’idée qu’il ne sait rien de son client et que celui-ci seul sait ce qui est bon pour lui dans la situation qu’il vit.  Et cette posture d’humilité constitue à mes yeux l’un des apprentissages essentiels du métier de coach.

Pleine conscience et motivation

Prendre le risque de la pleine conscience, c’est accepter qu’elle peut susciter des questionnements profonds dans l’esprit du pratiquant sur le sens de son engagement professionnel

Un récent article publié dans la Harvard Business Review (« Mindfulness Is Demotivating », article de Scott Berinato au sujet de la recherche de Andrew Hafenbrack et Kathleen Vohs, Janvier-Férvrier 2019, pp.32-33) a ranimé une intuition qui m’était apparue lorsque j’ai débuté à pratiquer la méditation de pleine conscience, il y a environ deux ans, alors que j’exerçais des fonctions managériales. Je ne prétends détenir aucune expertise particulière dans ce domaine mais seulement une modeste expérience que je partage avec vous.

Nous voyons autour de nous se développer cette pratique, notamment dans les organisations, qu’il s’agisse d’entreprises privées ou d’administrations: séances de méditation offertes sur les lieux de travail, espace dédié, cours de yoga… etc.

Quelle intention sous-tend un tel succès de la pleine conscience dans le champ du management et quels en sont les risques ?

La pleine conscience est un concept très large. Issue du Bouddhisme, elle s’est répandue en Occident sous une forme désacralisée à partir des années ’70. La pleine conscience peut être très succinctement définie comme cet « état de conscience qui résulte du fait de porter son attention, intentionnellement, au moment présent, sans juger, sur l’expérience qui se déploie instant après instant (Kabat-Zinn, 2003) ».

A mes yeux, la pleine conscience est trop souvent « vendue » comme un outil de management destiné à améliorer la motivation, diminuer le stress et, corollairement, favoriser les performances des salariés. Il y aurait certes beaucoup à dire sur cette question de la motivation mais tenons-nous en ici à l’impact que peut avoir sur elle la pleine conscience. Celle-ci amène idéalement le méditant à se focaliser sur l’instant présent, « ici et maintenant ». A l’issue d’un exercice, comme le dit avec pertinence Christophe André, je quitte l’exercice mais pas l’esprit de l’exercice. En d’autres termes, ma concentration sur l’instant présent a vocation à perdurer jusqu’au prochain exercice, et ainsi de suite.

On perçoit intuitivement que si l’instant présent domine ma perception de moi-même, du monde, de mon environnement, de ma relation aux autres, une partie importante des facteurs de motivation généralement identifiés dans le monde professionnel vont être fortement dévalués. Si je me détache de ce que les autres (ma hiérarchie, mes parents, mon épouse, mes enfants, mes collègues, …) attendent de moi, de la promotion éventuelle que j’ai en vue, de l’espoir d’obtenir mon salaire à la fin du mois, de la nouvelle voiture que j’ai envie d’acheter, de l’état de mon compte en banque, que reste-t-il de ce qui fonde mon activité professionnelle? Si je porte mon attention sur l’instant présent, je risque de constater que ce à quoi je suis le plus souvent occupé, c’est-à-dire les tâches que la structure (l’entreprise, l’administration) m’a assignées, ne me nourrissent pas ou peu. Elles ne satisfont pas mes véritables besoins, je ne m’y attelle qu’en raison des bénéfices espérés qu’elles sont censées m’apporter demain ou après demain. Et dans ce contexte, il me semble évident que la motivation à exécuter ces tâches, de manière consciencieuse et performante, risque de se déliter. 

L’intention qui sous-tend l’introduction de la pleine conscience dans une organisation revêt donc à mes yeux une importance fondamentale parce qu’elle conditionne l’énergie que véhicule cette initiative.

Si le manager applique un mantra bien appris selon lequel l’entreprise sera plus performante si l’on prend soin des collaborateurs, notamment en les incitant à la méditation de pleine conscience qui réduira leur stress et améliorera leur concentration et donc leur efficacité, alors je considère qu’il s’agit d’un dévoiement et d’une duperie. Qui sera néfaste, à terme, à l’entreprise, aux managers, aux collaborateurs et à l’idée même de pleine conscience.

Amener la pleine conscience dans l’organisation, c’est en effet prendre le risque que le manager comme les autres collaborateurs se retrouvent face à eux-mêmes, confrontés à l’absence de sens de bon nombre d’activités auxquelles ils consacrent pourtant tellement de temps et d’énergie. Il importe en outre que le manager soit ouvert à ce risque pour lui-même. Quel manager serait enclin à oeuvrer à ce que ses collaborateurs prennent conscience de la vanité de leur travail…. à moins qu’il n’y soit lui-même disposé? 

La pratique de la pleine conscience est en effet susceptible d’avoir pour conséquence que ses collaborateurs questionnent les tâches qu’il leur confie et dont ils ne perçoivent pas le sens, exigent une implication plus grande dans les choix stratégiques de l’entreprise, remettent en cause leur participation même au projet de l’entreprise voire envisagent de la quitter, quels que soient les enjeux financiers. L’intention est alors entièrement bienveillante et ne peut qu’être encouragée.

En réalité, c’est de cette manière que le manager donne sincèrement et véritablement la chance à son organisation, en s’appuyant sur la conscience de ses membres, de libérer l’énergie créatrice, de favoriser les initiatives, de renforcer la bienveillance entre les membres d’une équipe et donc, effectivement, d’améliorer le fonctionnement de l’organisation et sans doute ses « performances ». Questionner l’organisation, son sens, son fonctionnement, ses processus, sa relation au profit, etc…, n’est-ce pas cela la clé du développement? Il est certain que si les membres d’une organisation y apportent leur contribution en pleine conscience, alors elle porte en elle une énergie et un dynamisme d’une richesse incalculable.

Toutefois, cela ne peut être possible à mon sens que si le risque global est pleinement embrassé, sans faux-semblant.